Nouvelle inédite (ados/adultes): Tombés à la mer

A propos de "Tombés à la mer": nous avions loué une petite maison au centre de Belle-Ile. Entre les balades sur les chemins côtiers, jusqu'au sommet des phares et bien entendu au Palais, la capitale, j'ai écrit cette histoire.

 

Loïc Le Borgne

 

Tombés à la mer

 

- Magnifique est le Monde bleu, disaient nos pères, mais c’est le Bleu qui les a tués. La terre les a occis deux fois: en les étouffant d’abord, puis en noyant ceux qui restaient. L’eau a tout englouti, et la planète bleue, symbole de vie et de beauté, est devenue un morne tombeau. Mais nous avons survécu, et nous avons haï nos pères pour ce qu’ils avaient commis.

Je relevai la tête, plutôt satisfait de mon introduction. Dans la Sphère d’écoute de Neptunia, les délégués du Nouveau Monde m’observaient. J’avais capté leur attention : c’était un premier pas vers la victoire. Nous étions désormais sur la même longueur d’onde. Il le fallait, car ce que j’allais leur apprendre allait bouleverser bien des idées reçues. Jamais un maître en archéologie sous-marine n’avait été aussi loin.

- Permettez-moi, avant d’entrer dans le vif du sujet, de glisser un rappel à propos du contexte dans lequel ont été entreprises les recherches que je m’apprête à vous présenter. Mille ans ont passé depuis l’Escalade Vénus, qui a bien failli conduire à la disparition de toute vie sur Terre…

- Nous connaissons l’Escalade Vénus, intervint le Grand Transmetteur, dont les pensées étaient si puissantes qu’elles pouvaient fragmenter les nôtres en rêves effilochés.

Après un silence poli, constatant qu’il n’y avait nulle trace d’irritation dans les mots de notre guide suprême, j’osai argumenter:

- Depuis l’avènement de l’aquavision, il est des traditions orales qui s’estompent. Je pense qu’un bref rappel serait utile aux plus jeunes d’entre nous…

- L’aquavision est une mode, et nos traditions ne le sont pas. Alors soit, dit notre guide suprême.

- L’Escalade Vénus a été initiée par les humains du vingtième siècle et rendue inéluctable par ceux du vingt et unième siècle, rappelai-je. Le réchauffement climatique s’est emballé, se nourrissant lui-même, comme un trou noir dévorant la matière qui l’entoure pour grossir encore, et nous avons frôlé de peu la fournaise absolue, la transformation de la terre en enfer brûlant, tel qu’il existe aujourd’hui sur Vénus.

Le Maître de Préservation, placé à droite du Grand Transmetteur, siffla de colère:

- Ce sont nos pères qui sont responsables de cela, qu’ils pourrissent au fond des océans où ils se sont eux-mêmes jetés! Je suis ici pour protéger la Terre et ses mers, et nous ne commettrons pas leurs erreurs!

La plupart des délégués opinèrent du chef, mais je devinai aussi quelques mouvements et sentiments de gêne. Beaucoup des nôtres haïssaient les humains d’autrefois, mais redoutaient encore plus la haine exprimée de manière frontale et intelligible. Le Maître de Préservation venait de perdre une bonne occasion d’occulter ses pensées, et cela me serait utile quand je parviendrais à ma surprenante conclusion.

- Nous le savons, Maître de Préservation, dis-je, m’adressant en réalité à toute l’assemblée. Nous éprouvons de la colère, et de la honte – une honte si profonde qu’elle peut nous plonger dans des dépressions abyssales – lorsque nous songeons à ce que nos pères ont fait. C’est pourquoi nos récentes découvertes à propos des hommes du vingt et unième siècle devraient capter votre attention, peut-être modifier notre vision des choses et, je l’espère, nous aider...

- Nous... nous aider? balbutia le Maître de Préservation. Rien de ce qui vient de ces monstres du vingt et unième siècle ne pourra nous aider.

- Laissons notre maître en archéologie sous-marine nous relater ses travaux, tempéra le Grand Transmetteur. Nous jugerons ensuite.

Le Maître de Préservation rumina de sombres sentiments mais resta coi. Je poursuivis :

- Comme vous le savez, notre cité immergée de Neptunia stationne actuellement au-dessus de l’ancienne côte occidentale du continent Europe. Plus exactement au-dessus de Bella Island, autrefois île côtière, que nous nommons ainsi depuis six ou sept siècles.

Une image en trois dimensions apparut sur l’aquavision sphérique qui flottait au milieu de l’assemblée. Pour un Humain du vingtième ou du vingt et unième siècle, Neptunia aurait ressemblé à une image renversée de Manhattan. La base de la cité flottait à la surface de l’océan, plate et circulaire, et ses tours étroites plongeaient à la rencontre des fonds marins. La plus grande d’entre elles, qui abritait notre assemblée, descendait à plus de trois cents mètres sous la mer. Si les Humains d’antan avaient inventé les gratte-ciel, nous avions mis au point les fouille-abysses. Nos tours inversées s’élevaient au coeur de notre nouveau monde liquide, loin de l’atmosphère qui avait été sans pitié pour nos pères.

- Lors de nos recherches sur l’ancienne côte occidentale du continent, nous avons découvert les ruines d’une antique citadelle, bâtie selon nos estimations au seizième siècle du calendrier pré-vénusien et renforcée au dix-septième, annonçai-je.

Des images de la forteresse engloutie remplacèrent les vues de Neptunia. On distinguait d’imposants murs de pierre, bâtis en oblique pour résister aux canonnades du siècle dit « des Lumières ». Des laminaires et des poissons de récif avaient colonisé le site.

- La place forte a été consolidée par un nommé Vauban, et a bien résisté à la montée des eaux, poursuivai-je. C’est un témoignage exceptionnel de l’histoire pré-diluvienne.

- Et de l’esprit belliqueux propre à nos pères... glissa le Maître de Préservation.

Je confirmai sans émettre le moindre son.

- Cette question architecturale n’est cependant que secondaire, ajoutai-je avec perfidie, et je sentis l’irritation de mon interlocuteur monter d’un cran. Ce qui nous intéresse ici, c’est le journal personnel que nous avons retrouvé.

- Il existe déjà bien des documents sur l’époque pré-vénusienne... ronchonna le Maître de Préservation.

Je répondis sur un ton anodin, histoire de donner plus de poids à mon assertion :

- Celui-là est postérieur à l’Escalade Vénus. Il s’agit, comme vous vous en doutez, d’un document manuscrit, puisque les ordinateurs et toutes les machines fonctionnant à l’électricité étaient alors hors service.

Il y eut des échanges feutrés, des sifflements dans l’assemblée. Il était extrêmement rare de découvrir un document datant de la courte période intercalée entre le moment où le réchauffement global s’était emballé – la terrifiante « Escalade Vénus » –  et la brusque montée des eaux.

- Un homme, un certain Morgan Mor, a organisé entre les murs de cette citadelle la survie d’une communauté humaine durant l’Escalade Vénus, précisai-je. Il a raconté l’histoire de ce groupe dans un carnet, qu’il a pris soin de conserver dans une malle étanche. Voici ce carnet.

Le document apparut dans une bulle d’air filtré, près de la sphère de l’aquavision. Il s’agissait d’un bloc de papier sans rien d’exceptionnel au premier abord, à la couverture orange vif. Il s’ouvrit et les délégués découvrirent une écriture soignée et des phrases rédigées à l’encre bleutée, qui s’étiraient le long de fines lignes horizontales préimprimées.

- Il s’agit d’une langue ancienne, bien entendu, que l’hydronateur de notre labo n’a eu aucun mal à traduire. Je me propose de vous en lire quelques extraits et je tiens à votre disposition, en version audio, visio ou combinée, l’intégralité du document.

- Maître Archéo, ce témoignage d’un humain post-vénusien a-t-il une valeur quelconque? interrogea le Grand Transmetteur.

Il connaissait la réponse, puisque j’avais sollicité au préalable la présentation en public de mes travaux. Ce qu’il voulait, c’était me tendre une perche, m’offrant une chance d’accroître le degré d’attention de mes auditeurs.

- Absolument, dis-je sans hésiter. Ce témoignage remet en cause notre vision des humains de cette époque. Jusqu’à présent, nous les condamnions en bloc pour les crimes dont ils étaient responsables. Je crois que le journal de Morgan Mor va nous pousser à revoir en partie ce jugement.

Il y eut un silence complet dans la salle, dans toutes les gammes d’émission.

- Sacrilège! clama le Maître de Préservation, et son cri satura nos systèmes de réception comme un larsen.

- Nous jugerons une fois l’exposé achevé, décida le Grand Transmetteur, sur un ton si harmonieux qu’il annihila toute tentative de contestation. Ecoutons ce témoignage.

Dans sa bulle protégée, le journal s’ouvrit de nouveau, et quelques pages tournèrent comme par magie. Le premier texte que j’avais choisi apparut. Je pris une grande inspiration et commençai une lecture qui, j’en étais convaincu, allait faire voler des dogmes en éclats à Neptunia.

 

***

 

- Michel est mort, me dit-elle.

Je buvais une bière au goulot. Il devait être six ou sept heures du matin. De la sueur gouttait le long de mon cou, et mouillait mon t-shirt sur ma poitrine. Je posai la bouteille à même le sol.

- Mort! m’exclamai-je. Mort comment?

- J’en sais rien. De soif. Il n’y avait plus d’eau dans sa réserve.

- Même pas dans sa grotte?

- C’est là que je l’ai trouvé : dans sa grotte. Il n’y avait plus d’eau non plus. Michel avait la tête de quelqu’un qui est mort de soif.

- Tu as déjà vu quelqu’un mort de soif?

- J’ai vu des tas de gens morts. Je pense qu’il s’est déshydraté.

Je soupirai et résistai à l'envie de vider ma canette d’un trait. Peut-être Eve le prendrait-elle mal. Elle venait de traverser l’île d’un bout à l’autre, juste pour rencontrer un homme mort de soif. Et puis, Michel était un type bien. Il entretenait le feu sur la pointe ; il connaissait les emplacements des bancs, sur la côte au vent, et les trous à araignées de mer, au pied des falaises noires.

- On ira l’enterrer, dis-je. La nuit prochaine. Tu veux une bière?

- Il est déjà dans sa grotte… murmura Eve. C’est pas pressé.

Elle tendit la main vers le pack et je lui donnai une canette. Elle la décapsula et but trois longues gorgées en grimaçant. Je terminai la mienne.

- On peut pas continuer comme ça, dit-elle.

Des rides partaient de ses yeux et filaient vers ses tempes, comme les sillons sur la terre craquelée, au centre de l’île. Quand je l’avais connue, sept mois auparavant, ces rides n’existaient pas. J’aimais ces failles, et aussi ses cheveux châtains dans lesquels brillaient maintenant des fils d’argent. J’aimais les deux plis de part et d’autre de ses lèvres, qui lui donnaient un air d’adolescente espiègle et ses yeux gris clair, qui me rappelaient les nuages d’autrefois. Elle était arrivée seule ici à bord d’un rafiot, sept mois plus tôt. Avant, elle avait survécu dans des caves, des parkings souterrains, sur le continent ravagé. Avant encore, elle était professeur dans une école maternelle. Elle avait vu ses élèves puis leurs parents disparaître – fondre était le mot approprié – un à un. Lorsque tout s’était définitivement effondré, y compris sa propre famille, elle avait eu la présence d’esprit de se diriger vers la côte occidentale, et les îles.

- Comme quoi? dis-je, sortant de ma torpeur.

- On ne peut pas se contenter de survivre au jour le jour. Il faut nous organiser, savoir ce qu’on va devenir.

- Tu veux qu’on parle du futur?

- Non, de nous. Je veux savoir ce qu’on deviendra, Morgan.

- Il fera encore plus chaud, dis-je, sarcastique.

Elle jeta sa bière sur le sol. La canette ne se brisa pas, mais la bière gicla jusqu’à mes jambes.

- Merde, Morgan! J’ai vingt-huit ans! Je veux pas crever en baissant les bras! Pourquoi t’as organisé tout ça si c’est pour laisser tomber?

Elle écarta les bras, en désignant la pénombre et les pierres qui nous entouraient. Par « tout ça », je savais qu’elle désignait notre petite communauté, qui, depuis dix-huit mois, survivait dans la citadelle de l’île. On était treize depuis l’arrivée d’Eve: neuf adultes, deux adolescents, deux enfants dont le plus jeune âgé de sept ans. Sept femelles, six mâles. De quoi relancer l’espèce, si l’Escalade Vénus finissait par s’enrayer – mais elle n’avait aucune raison de le faire, pas plus que nous n’en avions d’engendrer.

- Il fait trente degrés ici et quarante-quatre dehors, dis-je. Et c’est la nuit. Qu’est-ce que tu veux faire?

Elle jura de nouveau.

- On a agrandi ces souterrains, on les a aménagés, isolés, on a stocké de la bouffe. Et il y a encore du poisson, des crabes. J’ai planté des fruitiers dans des coins, à l’ombre. Ils vont pousser. On peut faire plein de choses.

- Ils ne pousseront pas, affirmai-je.

- Ce sont des orangers. Ils pousseront.

Je savais qu’elle s’était démenée. Elle arpentait l’île la nuit, quand je restais enfermé dans ma citadelle. Elle avait mis sur pied le réseau des bûchers avec les six survivants de l’île – moins Michel désormais – qui vivaient hors de notre communauté. Plusieurs fois par semaine, ils allumaient des feux de bois mort – il y en avait des quantités sur l’île depuis les premières canicules géantes – et illuminaient quatre amers, espérant signaler leur présence à d’éventuels survivants, sur le continent dont on devinait la ligne bleutée, au loin, ou perdus sur une embarcation de fortune.

A mon tour, je posai ma bouteille. La lanterne éclairait cette partie du souterrain, qui servait de salle commune.

- Je vais aller me coucher, murmurai-je. Le jour va bientôt se lever. On ira enterrer Michel la nuit prochaine.

Je me levai. Elle se dressa, s’approcha de moi.

- Morgan, dit-elle, on n’est plus dans un de tes romans, dans une de tes histoires. On doit agir, se remuer. Les mots ne s’écriront pas seuls.

Je haussai les épaules. Mes succès littéraires passés paraissaient bien dérisoires aujourd’hui. La plupart de mes livres avaient dû brûler dans les incendies, et il ne restait pas grand monde pour ouvrir ceux qui avaient peut-être subsisté. Lorsque j’avais gagné l’île, avant la paralysie totale des transports, j’avais emmené avec moi des versions numériques de tous mes écrits, mais elles étaient inutiles dans un monde privé de lecteurs et d’électricité.

- On peut pas continuer comme ça, répéta Eve en m’effleurant le bras.

A cet instant, je la désirai. Mais elle avait vingt-huit ans et moi soixante et un. Deux autres hommes et l’adolescent de quinze ans lui tournaient autour, comme les abeilles autrefois dansaient devant les fleurs.

- Tu n’as pas l’air de saisir… murmurai-je.

Elle retira sa main. La lanterne éclaira de nouvelles rides sur ses tempes, puis d’autres en travers de son front : le sel, la chaleur, les soucis avaient sculpté son visage.

- Saisir quoi, Morgan? Au contraire, c’est toi qui...

- Les aliments ne se conservent pas éternellement. Tu y as pensé ?

- Morgan, je sais, mais...

- Certains d’entre nous vont tomber malades. L’eau potable va manquer. Elle manque déjà. Et l’Escalade n’a pas l’air de cesser. Nous allons parvenir à la condition Vénus. La Terre va se transformer en gigantesque four à micro-ondes. L’atmosphère sera désagrègera et la température...

- Arrête!

Elle tenait son visage dans ses mains.

- Arrête… dit-elle encore dans un sanglot.

- Je vais dormir, on ira enterrer Michel demain, grognai-je, la gorge sèche malgré les bières.

Je ne savais pas alors que je venais de l’enterrer aussi.

 

Quand je suis arrivé ici, nous pouvions encore traverser l’île de jour. Les deux routes principales se croisent à angle droit au milieu de ce bout de terre. C’est là, dans un hameau situé à quinze mètres du giratoire, que nous avions loué une petite maison, pour les vacances, au cours de l’été 2006. Je me souviens de cette année, des premières fortes chaleurs qui, comme en 2003, annonçaient un désastre auquel personne ne croyait encore. Bercé par le vent chaud et les vagues qui moutonnaient sur les grèves de la côte au vent, nous n’avions pas souffert de la canicule. C’est pour cette raison que j’avais repris le chemin de l’île des années plus tard, au cœur de la fournaise, seul puisque ma famille n’avait plu répondu à mes appels bien avant le début de l’Escalade.

A mon retour ici, il y a de cela plus d’un an, nous pouvions encore marcher à travers une campagne blessée mais pas moribonde. Les lapins et les lièvres couraient dans les champs ; les mouettes tournoyaient en bandes criardes ; les perdrix jaillissaient des fossés à notre approche, et les faisans que nous parvenions à capturer nous garantissaient des soirées sympathiques autour du feu, que nous allumions sur l’esplanade de la citadelle. Seuls les humains, dont la civilisation avait été bâtie comme un château de cartes, étaient devenus rares. La plupart avaient fui l’île, croyant trouver refuge dans les grandes villes autour desquels les centres d’urgence avaient été implantés pour les réfugiés, et où les forces de l’ordre semblaient encore maîtriser la situation – illusion passagère, comme un nuage aux portes du désert.

Désormais, alors même que l’automne – selon le calendrier – était bien avancé, nous préférions vivre et marcher de nuit. Nous étions devenus des chauves-souris ; nous rampions nous cacher le jour au fond de nos terriers, loin dans les profondeurs de la citadelle.

Nous avions crapahuté jusqu’à la grotte, enterré Michel au sommet brûlé de la falaise – les derniers oiseaux avaient fui l’endroit depuis ma précédente venue, six mois plus tôt – puis regagné le port, au pied de la citadelle. Le soleil meurtrier allait bientôt se lever. La ville cuite et calcinée nous entourait. Seuls les quais, les cales de pierre et les murs épais de la citadelle qui nous surplombaient avaient –  pour l’instant – résisté à l’effet Vénus.

Assis au bout d’une cale, j’observai les reflets lunaires, blancs qui dansaient sur l’eau noire, autour de l’épave noircie, charbonneuse d’un chalutier qui avait, comme bon nombre de bateaux amarrés, péri par les flammes – un comble pour un bâtiment dont l’équipage avait dû, en des temps plus normaux, redouter plus que tout les colères de l’eau.

Eve est venue s’asseoir près de moi. Le jeune Téo, quinze ans, l’observait de loin, une grimace agacée sur son visage glabre. Quand elle laissa ses jambes pendre le long du quai, tout près des miennes, il renifla et cracha par terre. Mon statut de chef incontesté touchait à sa fin.

- Je ne peux plus supporter tout cela, dit Eve. Je vais vous laisser...

- Tu peux supporter. Et il n’y a nul endroit où aller, rétorquai-je.

Elle parla d’une voix triste :

- Je ne veux pas m’en aller pour chercher une autre communauté ; je crois qu’elles ont toutes disparu, ou presque. J’abandonne, c’est tout.

Je craignais de comprendre.

- Tu abandonnes?

- J’abandonne. Demain matin, je ne serai plus là.

- Tu veux mourir, c’est ça?

- J’abandonne. Demain, ne me cherchez pas.

Ses yeux gris, d’ordinaire si secs, étaient troubles désormais.

- On passe tous par des moments difficiles, dis-je à voix basse, de peur que le jeune Téo n’entende – il tournait en rond comme un fauve en cage, fumant des choses que la loi jadis réprouvait. Ca va passer.

- Je ne rentre pas dormir à la citadelle ce soir. J’irai en haut du phare. Il est haut. Je ferai comme Corentin.

Corentin, un jeune homme de vingt-quatre ans, s’était jeté, quatre mois plus tôt, de la tour.

- Tu ne peux pas faire ça, dis-je.

- Pas de cérémonie, murmura-t-elle, sans m’écouter. Jetez mon corps du haut de la falaise, celle qui est un peu à l’écart du phare.

- On ne fera pas ça, parce que tu ne feras pas ça, dis-je, agacé.

Il y eut un coup de trompe en provenance de la citadelle. Louis, le veilleur, nous prévenait qu’il était l’heure de rentrer, de nous enfoncer dans les profondeurs salvatrices de la terre.

- Je nourrirai les crabes et les poissons, dit Eve. Il y en a encore.

- Tu ne nourriras personne.

- En terre, on ne sert à rien. Les crabes par contre résistent bien ; ils sont utiles.

Je me soulevai sur les mains et déplaçai mon séant sur la pierre brûlée du quai pour m’approcher d’elle.

- Ca va passer, dis-je. Le moral, c’est comme les marées. Il faut rentrer.

- Je ne rentre pas. J’ai lu tes carnets, Morgan. Je sais ce qui va se produire. Je sais, pour l’eau qui va monter. Même la citadelle sera submergée.

Je tiquai. J’avais écrit ces choses dans mon carnet personnel, après une série d’observations, de réflexions, de déductions.

- Pas tout de suite, affirmai-je. Tu as lu mes carnets?

- Tu as indiqué que ce serait vite fait... plus rapide qu’on l’imaginait avant.

- Tu n’aurais pas dû lire. On a le temps de voir venir.

- Menteur! T’es un sacré menteur! Voir venir! Pour faire quoi ? Pour aller où?

Je restai silencieux.

- Tu dois vivre, dis-je. Si tu te donnes la mort, tout est perdu. Regarde Téo. Il ne s’en remettra pas. Il n’a que quinze ans. Tu es son espoir.

- Je l’étais. Si tu veux tout savoir, j’ai déjà couché avec lui, Morgan. Ca lui a fait plaisir ; il avait peur de mourir sans avoir essayé. Maintenant je préfère m’en aller.

Cette fois, mon silence ne fut pas volontaire. Elle m’avait mouché. Elle avait couché avec ce gosse! Et, comme un idiot, je croyais encore à mes chances. J’attendais mon tour!

- S’ils comprennent que tu t’es suicidée, ils ne s’en remettront pas, marmonnai-je en serrant les dents. Tu es un exemple pour eux.

- Tu es de la vieille école. Plus personne ne meurt de chagrin pour un humain. Salut, Morgan.

Elle se leva et s’éloigna. Elle passa devant Téo en souriant, puis traversa le reste du groupe.

- Je vais passer la nuit prochaine à la grotte, dit-elle sur le ton de la plaisanterie. Je passerai aussi par le phare. A demain soir.

Téo courut après elle. Il n’était pas très grand pour son âge, et avait encore un visage d’enfant.

- Je peux venir avec toi? demanda-t-il, et sa voix trahissait le désir qui l’habitait tout entier.

- Non, dit-elle. Aujourd’hui, je préfère être seule. Mais sûrement demain, mon beau!

Elle cligna de l’oeil en disant cela et il s’arrêta, obéissant et frémissant, plongé corps et âme dans ses fantasmes.

Je traversai le groupe à mon tour et saisis le bras d’Eve. Elle fronça les sourcils. J’aimais ses pattes d’oie, son teint hâlé et ses yeux patinés.

- Quoi ? dit-elle. Laisse-moi!

- Je viens avec toi.

- Va te coucher. Je ne me suiciderai pas, tu verras (elle jeta un regard vers le groupe, vérifiant que Téo ne l’entendait pas).

J’insistai :

- Il faut que j’aille avec toi.

- Il est trop tard, Morgan. Veille sur eux.

- L’Escalade Vénus va peut-être s’interrompre. Tu as dû le lire dans mes carnets.

- Je n’ai pas tout lu et il est trop tard. Nous l’avons tellement méprisée, Morgan. Mon coeur est brisé. Nous aurions pu y bâtir un paradis, nous en avons fait un enfer. Ca me tue, Morgan, ça me brûle.

Elle essuya son visage, ses ridules humides. Louis sonna une deuxième fois, trois coups, pour annoncer que ça urgeait. L’horizon brillait déjà. La boule de feu ne tarderait plus à incendier l’atmosphère.

Elle me fit un geste de la main.

- Eve, la première, avait croqué la pomme, murmura-t-elle. On a fait beaucoup plus fort : on a brûlé le pommier. Ciao.

Elle disparut dans la nuit mourante. Téo s’approcha de moi.

- Le soleil va bientôt se lever, dit-il. Elle n’est pas prudente.

- Elle est plus maligne qu’on croit, le rassurai-je.

 

Eve ne s’est pas jetée du phare. Ni des falaises situées un peu plus loin. On a retrouvé son corps desséché quatre nuits plus tard, non loin de l’endroit où les deux routes principales toutes craquelées se croisent, au milieu d’un champ brûlé où poussaient jadis des fleurs de chardon, où couraient des lapins et des lièvres.

- Elle n’a pas réussi à rentrer. Elle est morte déshydratée, dis-je d’une voix éteinte au groupe qui m’accompagnait (Téo pleurait à chaudes larmes, comme un gosse d’autrefois quand on lui supprimait la télé).

- Pourquoi elle avait pas d’eau? a-t-il crié avec sa voix éraillée qui n’avait pas fini de muer. Pourquoi elle avait pas d’eau?

Plus tard, on a compris. Le réservoir de secours du phare était percé, et celui de la grotte était vide. J’avais vu celui de la grotte deux jours plus tôt : il était rempli au tiers.
Quelqu’un l’avait vidé, mais je n’ai fait part de mes soupçons à personne. Eve avait bien mentionné qu’elle n’allait pas se suicider, et il n’était pas question d’aller contre sa volonté.

Je crois cependant, pour être honnête, qu’elle a crevé le réservoir. Pour notre communauté, elle est décédée de mort accidentelle. Mais elle a su que je ne serais pas dupe. Elle a préféré mourir de soif que de se jeter du phare. A tous ceux de la communauté, elle a épargné un profond désespoir. A tous, sauf à moi.

Je ne sais pas si l’Escalade va s’arrêter, mais je suis certain que l’eau va monter. La grande inondation a déjà commencé. A la moindre marée, les quais sont désormais submergés. Même la citadelle ne pourra y échapper.

On a brûlé le pommier. On le savait, on se doutait que ça finirait par arriver.

Mais savait-on qu’Eve aurait le coeur brisé?

 

***

 

J’ai cessé ma lecture.

Tous m’écoutaient dans un silence aérien.

Ni son, ni pensée.

- Sait-on ce qu’est devenu cet homme? demanda le Grand Transmetteur au bout de quelques secondes de dérive immobile.

- Non, le carnet se termine ainsi, indiquai-je. C’est à peu près à cette époque que la montée des eaux s’est accélérée.

De nouveau, il y eut un grand silence. Les miens aimaient méditer, mais les méditations de groupe étaient rares. Ce silence signifiait que mon histoire les avait profondément perturbés.

- Les derniers humains n’étaient pas tout à fait comme nous le pensions... suggéra le responsable des fermes aqua.

- Ce sont des meurtriers! cria le Maître de Préservation, à grand renfort de cliquetis et de sifflements. Des suicidaires et des meurtriers!

Il ondula avec rage, et son dos gris-bleu scintilla sous les rayons qui perçaient la surface.
Certains membres de l’assemblée approuvèrent, mais la majorité se tut.

- Le témoignage de Morgan Mor prouve que nous sommes allés trop loin, insistai-je. Nous avons condamné l’ensemble des humains en les désignant comme les assassins froids et sans pitié de la planète. Nous éprouvions de la rage et de la rancoeur quand nous y songions ; leurs actes nous emplissaient de tristesse et de honte, car ils étaient nos pères. Le témoignage de Morgan Mor change les choses. Ils n’étaient pas Un, mais une foule d’individualités. Les remords les ont parfois torturés jusqu’à la mort.

Les rostres opinèrent dans l’eau claire. Les tours de Neptunia ondulaient autour de nous et nous pouvions distinguer les corps fuselés de milliers de nos compagnons qui vaquaient à leurs occupations, passant d’un édifice à l’autre ou filant vers les abysses.

- Balivernes! Balivernes ! hoqueta le Maître de Préservation en faisant un tour sur lui-même.

Le Grand Transmetteur se dirigea vers moi, puis commença une émission globale. Ses pensées furent claires, lumineuses, multisensorielles et omnidimensionnelles.

- Nous devons revoir notre jugement, dit / pensa-t-il. Avant de détruire la planète et leurs civilisations, les humains nous ont créés. Nous avons survécu, et nous avons bâti Neptunia, et les autres cités qui voguent dans l’océan. Nous devons travailler notre mémoire, comme nous avons oeuvré pour notre avenir. En écoutant cette histoire, je me suis senti proche de l’humain Morgan Mor.

Les dauphins sapiens, d’un bout à l’autre de la Sphère d’écoute, émirent des signaux qui exprimaient une communion de pensée. Pour la première fois, un dauphin sapiens, qui plus est notre guide suprême, exprimait de la compassion pour l’un de nos pères.

Le Maître de Préservation hésita, puis agréa aussi – il était difficile de résister à la puissance transparente du Grand Transmetteur.

- Peut-être pourrons-nous un jour leur pardonner, dit encore notre guide. Peut-être…

Puis il émit le signal de la dispersion, et chacun retourna à ses occupations.

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