"Le Secret des murmureurs": un 2e extrait
Publié le 1 Mai 2018
Trois jours avant la sortie, dans toutes les bonnes librairies, du "Secret des Murmureurs", tome 1 de la série "Les Loups" (Editions Mame / Fleurus), en voici un second extrait... bonne lecture.... De préférence, installez-vous le soir dans un bois, avec une simple lampe de poche pour vous éclairer...

Le disque pâle de la Lune tombait sur la forêt dense, sans parvenir jusqu’à ses pieds. Heureusement, des sentes, percées dans les fourrés par les bêtes, permirent aux deux éclaireurs de se faufiler sous les arbres sans se heurter aux branches basses.
Puisqu’on y voyait un peu, Édouard jugea inutile d’allumer sa lampe. Il se méfiait des lumières des torches. Elles éclairaient des endroits précis, mais faisaient basculer les trois quarts du monde dans le noir complet. Dans un grand jeu, c’était le meilleur moyen d’être repéré de loin. Lorsque la Lune et les étoiles étaient de votre côté, il était inutile d’en rajouter.
Les abords du lieu de camp ayant déjà été bien nettoyés lors des premiers jours, ils durent pousser un plus loin que d’ordinaire. La pente devint un peu plus raide, ils étaient au bout du vallon. Ils marchaient en silence, impressionnés par les formes torsadées que dessinaient les branches sous la Lune.
Édouard repéra une grosse fourche, avec de nombreuses branches secondaires, qui gisait au pied d’un tronc – on aurait presque dit les bois d’un cerf géant.
Il la tâta du pied, l’éclaira durant quelques secondes. De la mousse sur l’écorce, un peu de lichen, pas de moisissures blanches. Il pinça une brindille, la tordit. Elle céda avec un claquement sec.
– Du bon bois bien mort, se réjouit-il. Mais pas encore pourri, juste comme il faut. Tu peux ramener ça au camp ?
Ange leva les yeux vers les rameaux qui les encerclaient, en direction de la montagne. Les feuilles oscillaient dans la brise.
– Quoi ? souffla Édouard. T’as entendu un truc ?
– Heu… Peut-être, je sais pas trop. Un bruit ou… non, j’ai dû me tromper.
– Bah, sans doute un oiseau. Il y a plein de corneilles, par ici. "Arrête, tu vas nous faire flipper", songea Édouard. "Il fait déjà bien assez noir par ici."
Bien entendu, comme il avait quatorze ans révolus, il n’allait sûrement pas révéler son inquiétude à son compagnon.
Ange se saisit de la fourche, la secoua pour la dégager des broussailles, commença à la tirer puis, de nouveau, s’immobilisa.
– Hé, m’attends pas, tu peux y aller ! cria Édouard. Je ne suis pas loin derrière !
Édouard se pressa jusqu’à un second amas de branches et rassembla, à ses pieds, un fagot facile à transporter.
Quand il se redressa, deux points lumineux scintillaient à quelques pas de lui. Il sut immédiatement de quoi il s’agissait.
Des yeux.
Il se raidit. Les yeux étincelaient, semblaient même flamboyer.
"Ne pas paniquer", songea-t-il, tout en souvenant que quelques ours vivaient encore dans les Pyrénées.
Non, ces yeux étaient beaucoup trop bas pour être ceux d’un ours. Plutôt ceux d’un renard. Ou d’un blaireau.
Ce qui ne lui plaisait pas, c’est qu’ils semblaient brûler d’un feu intérieur.
L’animal s’était caché derrière un buisson, mais il passa la tête dans le trou qui lui permettait d’observer Édouard. L’éclaireur lâcha les branches qu’il tenait en main. Et le regretta aussitôt.
Il avait reconnu la bête.
Ce n’était ni un renard ni un blaireau. Pas même un chien de berger.
Nez allongé, larges joues, oreilles pointues, pelage gris et blanc et surtout des yeux en amande placés de biais, avec un regard brûlant, intelligent, qui semblait perforer votre âme.
"C’est un loup", pensa-t-il, pétrifié.
L’animal passa une patte en dehors du fourré, puis une autre. Édouard évalua la distance qui les séparait à cinq mètres environ.
"Merde, qu’est-ce qu’il fout là ?" songea Édouard, qui n’était pourtant pas du genre à jurer beaucoup, surtout en camp scout.
Il devait se concentrer. Inutile d’allumer la lampe frontale. Ni d’esquisser le moindre geste qui pourrait inquiéter l’animal.
"Le loup n’est pas dangereux pour l’homme, le loup n’est pas dangereux pour l’homme", se répéta-t-il comme un mantra, en jetant un regard furtif vers le tas de branches à ses pieds. Pourquoi avait-il laissé tomber son fagot ?
Un arbre, il devait trouver un arbre, et grimper dedans. Puis crier pour alerter Ange et le reste de la patrouille.
"Je dois le regarder droit dans les yeux", songea-t-il, et c’est ce qu’il fit en reculant d’un pas. "Tant que je le regarde dans les yeux, il ne bougera pas. Surtout ne pas paniquer. Sinon, il va sentir ma terreur".
– Hé salut, l’ami, laissa-t-il tomber d’une voix pitoyable, qui ressemblait plus à un croassement de corneille qu’au timbre d’un garçon de son âge. Hé, j’ai pas peur de toi, pas du tout. Je suis un humain, OK ?
Tout en reculant, il ne quittait pas des yeux le regard de feu. Cette attention était réciproque.
"Il va me sauter à la gorge", redouta Édouard. "Non, je n’ai pas peur".
– T’as pigé, gentil loup ? Je ne te crains pas, OK ? Je suis un jeune humain, OK ? Tu ne vas pas attaquer un jeune humain ? Ce serait très lâche de ta part.
Il ne savait plus trop ce qu’il disait, mais il avait la sensation qu’il fallait parler, parler à ce loup. C’était ce qui le différenciait de cette bête. Il savait dire des mots, et le loup non.
– Dégage, fous le camp ! cria quelqu’un dans son dos.
Le loup se raidit sur ses pattes, écarta ses babines et grogna. C’était quelque chose de terrifiant. Ses crocs blancs étincelaient sous la Lune. Ses gencives rouges semblaient imbibées de sang.
– Je ne t’ai pas appelé ! rugit celui qui venait d’intervenir. Et c’est seulement à cet instant qu’Édouard reconnut la voix d’Ange.
Le loup sursauta, fit volte-face puis disparut dans le fourré.
Édouard bascula en arrière, sonné par le stress. Les bras d’Ange le retinrent.
– Je me doutais bien qu’il y avait quelque chose de bizarre, murmura ce dernier.
"Moi aussi", songea Édouard, au bord du malaise.
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